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Pourquoi laisser des volontaires inexpérimentés enseigner l’anglais à l’étranger peut être une bonne idée

Tribune de Frank Seidel, fondateur des portails Guidisto et wegweiser-freiwilligenarbeit.com

English version

Je suis un fervent défenseur des jeunes souhaitant faire du volontariat à l’étranger, même s’ils n’ont pas de formation spécifique ou d’expérience professionnelle. Avant tout, parce que je pense qu’il s’agit d’une formidable opportunité pour développer sa citoyenneté mondiale qui bénéficiera à la société sur le long terme, mais aussi parce que j’ai vu de nombreux lycéens, bacheliers ou étudiants faire un excellent travail au cours d’un projet, et également car les projets locaux en Afrique, Asie ou Amérique latine sont en demande de volontaires.

Cependant, un nombre considérable de détracteurs affirment que seules les personnes ayant des compétences professionnelles ou techniques devraient faire du bénévolat à l’étranger.

Une grande partie de leur raisonnement est fondée sur l’argument « Nous ne ferions pas cela ici » : « Imaginez qu’un bachelier cambodgien n’ayant pas d’expérience dans l’enseignement vienne dans une école en France (ou en Belgique, Suisse, Canada, ou autre) et enseigne l’anglais à vos enfants. Nous n’autoriserions bien sûr pas cela ici, donc ce ne devrait pas être possible là-bas. »

Aujourd’hui, je suis tombé sur une annonce qui illustre bien pourquoi cet argument est malavisé.

Dans cet article, j’expliquerai pourquoi je pense que même des volontaires inexpérimentés peuvent contribuer à l’enseignement de l’anglais dans les pays en voie de développement, et plus généralement pourquoi il peut être une bonne idée que des volontaires effectuent à l’étranger des tâches qu’ils ne sont pas amenés à faire chez eux.

Tu veux aider quelqu’un ? Tais-toi et écoute

Si vous êtes partisan de l’argument du « Nous ne ferions pas cela ici », que diriez-vous si vous étiez tombé sur cette annonce dans votre pays d’origine ?

Oui, cette annonce encourage bien les personnes travaillant déjà comme professeurs d’anglais au Cambodge à participer elles-mêmes à des cours de langue pour améliorer leur anglais ! (Plus d’informations sur le pourquoi ci-dessous.)

Comment est-ce possible, demandez-vous ? Tous les professeurs d’anglais locaux au Cambodge ne sont-ils pas des éducateurs bien formés, comme le sont les professeurs de langues étrangères dans mon pays d’origine ?

Eh bien, surprise ! Le système éducatif au Cambodge (ou au Ghana ou au Pérou) n’est pas le même qu’en France (ou Belgique, Suisse, etc.), et les problèmes et les solutions diffèrent selon les pays.

Il semble évident qu’une politique raisonnable en Europe ou dans d’autres pays riches ne soit pas applicable au Cambodge. Ou, à l’inverse, que quelque chose qui donne des résultats positifs au Cambodge pourrait être inapproprié dans les pays dits « du Nord ».

Pourtant, les projets de développement conçus par des experts occidentaux ont échoué à maintes et maintes reprises, parce qu’ils visaient à appliquer telles quelles les recettes du succès du « Nord » dans les pays en développement. Les premières minutes du Ted Talk « Tu veux aider quelqu’un ? Tais-toi et écoute » constituent une introduction très divertissante à cette problématique.

Pour cette même raison, les tâches que les volontaires effectuent à l’étranger doivent être considérées différemment de tâches comparables dans leur pays d’origine, et les responsables locaux des projets d’accueil devraient être libres de faire leurs propres choix.

Des professeurs d’anglais qui ne parlent pas anglais

Le projet Angkor Tree, à l’origine de l’annonce pour une formation d’enseignants ci-dessus, soutient un projet éducatif dans l’une des banlieues les plus pauvres de Siem Reap au Cambodge. Sur son site, il donne beaucoup de détails sur les raisons pour lesquelles des cours d’anglais pour professeurs d’anglais au Cambodge ont un sens :

  • Parmi les principaux problèmes auxquels le système éducatif cambodgien est confronté aujourd’hui, on peut citer : la pénurie d’enseignants, les mauvais résultats professionnels des enseignants et le manque de compétences en matière d’enseignement.
  • Moins d’un quart des enseignants du primaire sont titulaires d’un diplôme du secondaire équivalent au niveau lycée, tandis qu’environ un tiers d’entre eux ne sont même pas titulaires d’un diplôme équivalent au niveau collège.
  • Les méthodes d’enseignement courantes sont des méthodes plutôt désuètes, comme les exercices visant à répéter inlassablement la même phrase.
  • Le ratio élèves/enseignants est extrêmement élevé : autour de 50 élèves pour 1 enseignant dans les écoles primaires.
  • L’absentéisme des enseignants : environ 15,6 % des enseignants étaient absents le jour d’une visite surprise, et la disponibilité de suppléants est rare.

Et le plus important dans notre contexte : « La plupart des professeurs d’anglais n’ont pas une connaissance minimale de l’anglais. »

Je suis persuadé que les enseignants cambodgiens font de leur mieux, malgré un niveau de rémunération largement jugé trop faible.

Mais cela n’empêche qu’il est vain de soutenir l’argument selon lequel les enfants cambodgiens ne devraient apprendre l’anglais qu’avec des professeurs d’anglais locaux qualifiés, car il n’y en a de loin pas assez.

En Europe, la situation n’est pas si rose que ça non plus

Arrêtons également de prétendre que seuls des enseignants convenablement formés font cours aux enfants des pays du « Nord ».

Une de mes amies est enseignante dans un collège français pour des enfants en situation de handicap où elle est censée enseigner l’anglais, mais elle est la première à admettre qu’elle ne parle pas la langue.

En France, on manque de plus en plus de professeurs, notamment pour les mathématiques, l’allemand et les lettres classiques. Cette pénurie pousse les académies à avoir recours de plus en plus fréquemment à des contractuels n’ayant pas passé le concours d’enseignant et sans formation pédagogique, ce qui peut mener à des situations parfois à peine croyables. On constate également que les territoires défavorisés sont les plus fortement touchés par ce phénomène.

En 2018 en Allemagne à Berlin, plus de 60 % des nouveaux enseignants ne disposaient pas de véritable formation en enseignement. Beaucoup d’entre eux n’avaient suivi qu’un cours accéléré de deux semaines avant d’être assignés à leurs classes.

La situation au Cambodge est loin d’être un cas à part dans les pays en développement.

Lorsque j’ai visité des projets d’enseignement au Pérou et en Thaïlande il y a quelques années et que j’ai rencontré des professeurs d’anglais locaux, beaucoup d’entre eux n’étaient pas en mesure d’avoir une conversation de base en anglais. Au Ghana (pays anglophone), les professeurs de français locaux que j’ai rencontrés n’étaient pas capables de me parler en français.

L’enseignement des langues que j’ai observé était souvent basé sur la mémorisation de phrases et leur répétition avec toute la classe. Il n’est donc pas surprenant que les compétences linguistiques des élèves n’étaient pas meilleures que celles de leurs enseignants.

Les rares enseignants de langues locaux qualifiés sont souvent attirés par de meilleurs salaires dans des écoles privées accessibles uniquement aux classes moyennes et supérieures riches du pays. Les écoles publiques sont obligées de trouver d’autres solutions pour améliorer la qualité de leur enseignement malgré des budgets extrêmement limités.

Dans une telle situation, les directeurs d’école locaux peuvent donc considérer que des cours de langue donnés par des Occidentaux de 18 ans peuvent améliorer la situation, si ceux-ci ont de bonnes compétences en anglais et sont capables d’appliquer certaines méthodes d’enseignement qu’ils ont expérimentées pendant leurs propres études.

Personne ne dit qu’il s’agit là d’une solution idéale, et je suis sûr que les directeurs d’école seraient ravis d’avoir du personnel enseignant local bien qualifié pour combler les manques. Cependant, dans la plupart des cas, ils n’ont pas le choix.

Il serait également injuste de blâmer les directeurs d’école, les volontaires ou les organisations de volontariat pour les insuffisances du système éducatif d’un pays.

Tous les projets de volontariat ne se valent pas

Permettez-moi d’insister sur le fait que les bénévoles inexpérimentés PEUVENT faire un travail précieux, et non pas que les bénévoles inexpérimentés font TOUJOURS un travail précieux.

Pour être réussi, un projet de volontariat nécessite, entre autres, les éléments suivants :

  • du côté des volontaires, une posture d’apprentissage plutôt qu’une mentalité de sauveur blanc,
  • une supervision adéquate des bénévoles et un encadrement par le personnel local,
  • des tâches qui correspondent aux capacités des volontaires,
  • l’implication du projet d’accueil dans le choix de la qualification minimale et des tâches attribuées au volontaire.

Malheureusement, de nombreux projets de volontariat ne répondent pas à ces critères.

Cependant, il existe autant d’exemples (notamment ici sur Guidisto) qui prouvent que des projets d’enseignement peuvent impliquer avec succès des volontaires qui viennent avec dans leur valise principalement leur enthousiasme et un bon niveau en anglais.

Voici quelques exemples de projets d’enseignement où même des bénévoles sans expérience en enseignement peuvent être utiles :

  • des ateliers de conversation extra-scolaires,
  • une assistance aux enseignants locaux leur permettant d’accorder plus d’attention à chaque enfant (souvenez-vous du ratio moyen de 50/1 dans une classe cambodgienne).

J’ai même vu des cas où des volontaires sans expérience en enseignement, soutenus par du personnel local qualifié, ont participé avec succès à la formation d’enseignants.

Un nombre de volontaires adapté aux besoins du projet local

Ceci étant dit, le projet Angkor Tree a fait le choix de ne travailler qu’avec des volontaires ayant des qualifications professionnelles. De plus, le projet vise à former des enseignants, et d’après notre système de notation interne, il obtiendrait donc des points supplémentaires car cela permet d’éradiquer le problème à sa source : un trop petit nombre de professeurs locaux anglophones. Il s’agit là d’une approche modèle que je ne peux qu’applaudir.

Dans le même temps, les écoles et les projets de volontariat moins ambitieux ne doivent pas être écartés comme étant inadaptés. Écouter la demande d’un directeur d’école local et accepter des bénévoles sans ou avec peu d’expérience en enseignement devrait faire partie d’une démarche visant à ne pas imposer son point de vue d’Occidental.

Surtout parce qu’un autre aspect est souvent écarté des discussions sur le volontariat : d’une part le nombre de volontaires qu’un projet d’accueil souhaite accueillir, et d’autre part le nombre de volontaires qui sont disponibles / pouvant être fournis par une organisation d’envoi de volontaires.

Au travers de notre portail, nous avons échangé avec des organisations de volontariat de toutes sortes et de toutes tailles. De grandes organisations aussi bien que de petites organisations, des organisations ouvertes aux volontaires inexpérimentés ainsi que des organisations très sélectives qui n’acceptent que des volontaires ayant des qualifications professionnelles.

Ce que nous avons observé à maintes reprises, c’est que les organisations d’envoi de volontaires qui se spécialisent dans le volontariat qualifié ont un nombre de volontaires beaucoup, beaucoup plus faible. Plus faible au point qu’une organisation de volontariat qui accepte également les volontaires inexpérimentés peut fournir à ses projets locaux plus de volontaires en une semaine qu’une organisation de volontariat qualifié n’en fournit en une année.

Bien entendu, les projets locaux souhaiteraient idéalement que les postes de bénévoles disponibles soient toujours occupés par des personnes qualifiées. Mais dans la réalité, ils sont face à un choix : soit accepter un flux constant de bénévoles aux profils mixtes (y compris des bénévoles inexpérimentés), soit se contenter d’un nombre beaucoup plus faible de bénévoles qualifiés.

Certaines écoles choisiront l’option « beaucoup de volontaires », tandis que d’autres choisiront l’option « un petit nombre de volontaires qualifiés ». Les deux options ont leurs avantages et leurs inconvénients, et sont des choix légitimes.

À cet égard, les écoles des pays en développement ne sont pas différentes des instances éducatives en Europe.

Face à la pénurie d’enseignants, les cadres de l’éducation nationale en France se tournent de plus en plus vers des contractuels non formés, estimant être coincés, et que c’est « ça ou rien ».

Conclusion

« Appliquons ce qui a marché dans notre pays d’origine pour résoudre les problèmes des pays en développement » est une démarche qui s’est souvent avérée être la recette de l’échec de l’aide au développement traditionnelle.

Le système éducatif cambodgien, par exemple, est très différent des systèmes éducatifs d’Europe de l’Ouest. De ce fait, les solutions pertinentes pour améliorer ce système peuvent être également très différentes.

Évaluer l’efficacité des programmes de volontariat en Afrique, Asie ou Amérique latine uniquement avec des standards calibrés pour l’Europe est donc une fausse bonne idée. Dans bien des cas, l’argument du « Nous ne ferions pas cela ici » ignore tout bonnement la situation locale et place la barre si haut qu’il devient impossible de trouver suffisamment de bénévoles pour répondre aux besoins des projets locaux.

S’ils bénéficient d’une supervision et d’une orientation appropriées de la part du personnel local dans le cadre d’un programme de bénévolat responsable, même les volontaires inexpérimentés peuvent apporter une contribution précieuse à un projet éducatif.

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Frank Seidel

Frank Seidel est le fondateur de guidisto-volontariat.fr, le portail en ligne indépendant pour le volontariat responsable et flexible à l’étranger. Depuis sa propre expérience en tant que volontaire en 1991, il travaille dans le secteur de l'engagement volontaire à l'étranger. Par le passé, il a également écrit un livre sur l'écovolontariat, et a travaillé comme directeur marketing pour un grand organisme de volontariat.

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